Papa Jules, le Saint que j'ai connu
Deuxième partie
Le Saint
C’est bien le mot en effet qui convient. Je me rends bien compte que je suis dans l'impossibilité de faire partager mon sentiment au lecteur de cet article. D'abord parce que je suis trop maladroit pour émouvoir ; ensuite parce que la sanctification d'une âme est une chose qui ne se ressent réellement qu'en présence même du saint. Elle se communique à la façon d'un courant fluidique agissant par endosmose.
Il faut donc avoir vécu tout près de l'intéressé, sinon dans son intimité, comme j'en ai eu le bonheur, pour reconnaître chez Jules BERTHELIN la marque distinctive des Hommes de Dieu. Cependant le comportement de Jules BERTHELIN, en maintes circonstances, suffira pour édifier ceux qui m'auront suivi jusque-là.
D'abord, Jules BERTHELIN tutoyait et embrassait tout le monde. Rarement il vouvoyait. Quand sa femme lui en faisait parfois le reproche, il répondait, « ce sont mes frères. A-t-on jamais vu des frères se dire vous ? » Pour cette raison qui montre l'immensité de son cœur, je serais presque tenté de dire « l'universalité ». On ne le connaissait et on ne l'appelait de partout que par ces deux petits mots combien révélateurs de l'affection, de la vénération qu'on lui portait : « Papa Jules ».
Je ne le nommerai pas autrement dans la suite de cet article, puisqu'aussi bien c'est ainsi que je l'appelais moi-même.
Papa Jules ne faisait pas de frais vestimentaires, ne prenait jamais de vacances, parce que c'était autant d'argent soustrait aux malheureux dans le besoin, et autant de temps non consacré à ses malades. Il recevait chez lui tantôt dix, tantôt cinquante malades. Ceux qui étaient nécessiteux repartaient de son cabinet non seulement encouragés par des paroles réconfortantes, mais pourvus encore de quelques beaux et bons billets de 1.000 francs. Entre deux malades, Papa Jules faisait du jardinage. Aussi son vêtement était le plus souvent quelque peu souillé de terre. Sa femme le sermonnait parce qu'elle trouvait que ce n'était pas une tenue pour recevoir des gens. Ce à quoi il répondait avec un doux sourire : « les malades viennent me voir pour que j'essaie de les guérir, mais pas pour regarder mon costume » ou encore, « ce n'est pas le costume qui compte, mais l'homme qui est dedans » ou encore, « ce n'est pas sur le dehors qu'il faut juger, mais sur le dedans ».
Papa Jules était complètement détaché des choses de ce monde; Je n'ai jamais connu quelqu'un de plus désintéressé que lui. Il se faisait un honneur de ne pas disposer pour lui-même des offrandes des malades, Il estimait que les dons qu'on lui faisait ne lui appartenaient pas, qu'ils étaient la propriété du Père et à la disposition des miséreux. Alors Papa Jules distribuait chaque année des centaines de mille francs et même des millions, soit à des particuliers, comme je l'ai dit ci-dessus, soit à des œuvres de bienfaisance, des groupements de charité ou des œuvres sociales. Aussi l'on ne sera pas étonné d'apprendre que le clergé et les médecins ont toujours usé à son égard de la plus grande tolérance. Papa Jules aurait pu être riche, mais il est resté volontairement pauvre, humble de cœur et de condition. Il était vêtu très modestement et presque misérablement. Quelle différence dans son comportement avec ces grands guérisseurs qui, sans leur dénier le don et le bien qu'ils font, sont cependant toujours élégamment vêtus et possèdent pignons sur rue, dont les procès retentissants défraient la chronique et servent une cause pas toujours entièrement dépourvue d'intérêt.
La renommée de Papa Jules n'a pas été aussi vaste, aussi célèbre que celle que l'on a faite à ses derniers. Elle s'est limitée à une région et dans ce fait même, je reconnais cet autre signe du Saint, l'humilité. Mais ne nous y trompons pas, les activités de Papa Jules ont été égales à celles de ses guérisseurs, et peut-être même les ont-elles dépassées; quant aux résultats obtenus, ils se valent au moins.
La philanthropie de Papa Jules, lui a valu d'être décoré de la Croix de Chevalier du Mérite Social en 1953, et celle d'officier du même Ordre en 1952. Il avait été proposé pour cette dernière distinction par le maire actuel de Noeux- les- Mines, qui a tenu à la lui remettre lui-même officiellement au cours d'une petite fête organisée en son honneur à la Mairie. Et à présent qu'il n'est plus, ce même Maire envisage de donner le nom de Jules BERTHELIN à une rue de la ville (1). Et savez-vous ce qu'il y a de plus admirable encore dans l'attitude du premier magistrat de Noeux ? Quelle leçon on peut en tirer ? Vous le comprendrez quand je vous aurai avoué que ce maire clairvoyant est lui-même médecin.
Papa Jules ne craignait pas la mort; en vérité, il aspirait de tout son cœur à retourner dans l'Autre Monde. Je dis bien retourner, car il était un réincarnationiste convaincu et savait d'ailleurs ce qu'il avait été dans une précédente existence. Son guide le lui avait révélé : Il avait été professeur de philosophie, et il avait dû se réincarner dans un milieu des plus modestes et ne faire aucune étude « il était illettré » afin de mettre plus facilement en pratique ce qu'il avait étudié et enseigné précédemment. Mais tout simple qu'il était, il n'était pas dénué d'intelligence ; ses causeries, sa façon de voir les choses et la vie, avaient quelque originalité ; ses réflexions n'étaient pas dépourvues de logique et de raison, bien qu'elles surprenaient dans tous les cas.
Il avait une fois assisté à Lille, à un congrès de la Fédération Spirite du Nord comme Président de l'Institut des Forces psychosiques. Il siégeait à la table du comité. Parmi les dirigeants du Congrès se trouvaient des intellectuels et même quelques érudits. Papa Jules fut invité par le Président du Congrès, un avocat, à prendre la parole. Il ne se fait pas prier, car s'il est humble, s'il a conscience de son manque d'instruction, il ne fait pas de complexe d’infériorité ; aussi se lève-t-il, et modestement il commence par s'excuser auprès de l'auditoire de son insuffisance intellectuelle, de son incompétence, de sa maladresse, de la pauvreté de son vocabulaire et de sa défectueuse élocution, car avoue-t-il au public : « Je ne sais rien, je n'ai pas été à l'école, je suis un ignorant complet. » Et voilà que soudain son être se transforme, son verbe s'amplifie et retient l'attention, tandis qu'il rayonne en même temps de la bonté et de la sagesse des purs. Il ne se sent plus lui-même, il parle de la Vie, de la Création, des différents Mondes et plans de l'Univers, de l'évolution du Cosmos, et il termine par quelques considérations sur l'Amour et la Charité, ces deux grandes forces qui font grandir le Monde. Et puis, au fur et à mesure qu'il achève, il sent que quelque chose le quitte, "le fil a été coupé, précisera-t-il par la suite" et redevient le simple Papa Jules. Alors l'auditoire bat des mains à tout rompre, et le Président-avocat, le remercie et le félicite en lui disant : « Monsieur BERTHELIN, vous nous avez dit que vous étiez illettré, et cependant vous venez nous apprendre beaucoup de choses qui sont dignes d'un esprit scientifique. Et vous nous avez donné une magnifique leçon de morale ».
(1) aux dernières nouvelles, le conseil municipal aurait voté le projet.
Une autre fois, une châtelaine des environs le fit appeler au château pour prodiguer ses soins à son mari malade. La châtelaine est une fervente catholique, et elle a justement auprès d'elle, à ce moment-là, son frère évêque. Papa Jules impose les mains au patient, qui assure ressentir un grand courant qui le traverse. Ses douleurs disparaissent presque aussitôt, et il guérira quelques jours plus tard sans autre intervention. À l'issue de cette séance, l'évêque, sa sœur et son beau-frère, tiennent à engager la conversation avec le guérisseur et à le questionner sur son don. D'abord, et sur ses croyances ensuite. Papa Jules les donne, fait part de ses sentiments, de ses idées, il les explique, et le prince de l'Église, qui ne trouve rien à lui opposer, lui tend la main et lui remet une obole pour ses malades.
Quand on demandait à Papa Jules pourquoi il ne prenait pas un peu de repos et qu'on lui faisait miroiter le plaisir de vacances passées au bord de la mer ou de la montagne, il répondait invariablement : « Je ne suis pas venu en ce monde pour jouir, mais pour souffrir. Croyez-vous vraiment que je suis à plaindre ? Détrompez-vous, je ne suis pas du tout malheureux, je suis même certainement beaucoup plus heureux que vous, car ma condition me suffit et je suis content comme cela. »
Certains l'engageaient vivement, aussi, à conserver pour lui-même ou au moins pour sa famille une partie des dons qu'on lui remettait. Il répondait avec la même invariabilité et intransigeance de mœurs : « Je ne suis pas venu sur cette terre pour amasser, mais pour dispenser, pour donner et faire le bien autour de moi. Mes enfants feront comme moi, ils se contenteront pour vivre du salaire que vaudra leur travail quotidien. D'ailleurs, les dons que l'on me fait ne m'appartiennent pas, ils sont à Dieu qui seul peut en disposer. »
Pour la justice et la vérité, je dois dire que Papa Jules avait cependant fini par consentir à remettre à sa femme, mais pour elle seule, huit mille anciens francs par mois, une misère. Il avait été long avant de se décider à ce geste, et il ne l'a fait qu'après avoir consulté son guide et en avoir obtenu l'autorisation. Il faut, à ce sujet, également considérer qu'en demandant à quitter le fond de la mine pour un emploi de surface, demande motivée, on s'en souvient, dans un but philanthropique, Papa Jules avait indirectement lésé les intérêts de sa famille, et de sa femme en particulier, parce que cette mutation s'était finalement traduite par un manque à gagner d'une part, dans l'immédiat, par une diminution de son salaire journalier, d'autre part, pour l'avenir, en raison de son incidence sur le montant de sa retraite de mineur. Enfin, avec ces huit mille anciens francs, Maman Jules, on l'appelle ainsi, devait faire le ménage du sous-sol, transformé en cabinet de consultation et en salle de réunion, acheter le charbon et entretenir le poêle de ces pièces à destination non familiale. En fin de compte, il ne lui restait pas grand-chose !
Papa Jules aimait tous les hommes. Il n'avait pas d'ennemis. Il rendait service à tous, ne faisant aucune distinction de personnes et recevant chez lui n'importe qui. Dieu sait si j'en ai vu défiler du monde dans sa maison et à sa table. La vie lui était une chose sacrée, mais son cœur saignait de la misère qu'il constatait partout. Misère des uns, méchanceté des autres, et il disait : "La terre est sale", pour bien montrer qu'il y avait en ce bas monde plus de mal que de bien. Il affirmait d'ailleurs que l'enfer était ici et pas ailleurs.
La journée du Saint
Papa Jules se levait, même dans sa vieillesse, de très bonne heure. À 82, sa journée débutait dès 6 heures du matin. Il s'habillait, faisait chauffer le café, et s'il en était en hiver, allumait le poêle. Tous ses gestes étaient exécutés en priant. Il portait ensuite une tasse de café noir à sa femme encore au lit. Celle-ci se levait à son tour et préparait le petit déjeuner, qui consistait invariablement en un grand bol de café au lait et en une assiette de porridge remplie jusqu'au bord. Cette habitude Papa Jules l'avait prise dès qu'il s'était mis à parcourir les routes pour visiter ses malades. Et son assiette de porridge matinal lui permettait de tenir le coup jusqu'à midi et jusqu'au soir si nécessaire.
En dehors de son jardin et des malades, il faisait un peu de courrier. Fort maladroitement d'ailleurs. Il écrivait phonétiquement, associant plusieurs mots ensemble, et il ne connaissait aucune ponctuation. Mais cela ne l'empêchait pas de peiner pour répondre à ses nombreux correspondants qui généralement lui réclamaient des papiers fluidifiés et l'entretenaient de leurs maladies.
On le voyait souvent en profonde méditation ou en prière, et à son expression, on se rendait bien compte qu'il était dans un autre monde. Papa Jules vivait d'ailleurs beaucoup plus dans le ciel que sur terre. Je dirais même, avec plus d'exactitude, qu'il était déjà dans le ciel.
Il fumait pas mal, la cigarette, un peu trop de l'avis de sa femme. Il ne le niait pas et se contentait en souriant de répondre : "Le bon Dieu me pardonnera ce péché et cette dépense qui est mon seul plaisir matériel sur terre"
Il conseillait à ses malades de se mettre en prière et en communion de pensée avec lui tous les soirs entre vingt heures et vingt et une heures. Souvent, quand ce moment arrivait, il était à table et il avait des invités. Alors on le voyait se lever discrètement de sa chaise, sans bruit, se mettre un peu à l'écart, se tourner vers un pan de mur, et il priait devant tous ceux qui étaient présents, sans ostentation mais avec une telle ferveur et humilité que son attitude commandait le respect, que tout le monde se taisait et que le nez dans son assiette, chacun priait, dans le secret de son cœur en même temps que le maître. Pour ma part, ces inoubliables instants comptent parmi mes plus grandes joies spirituelles, car Papa Jules, dans sa simplicité coutumière, nous enlevait de la terre au ciel.
Une fois par semaine, le triangle de guérisseurs qu'il avait constitué se réunissait pour une séance spirite, et des messages écrits étaient donnés par le canal de l'un d'entre eux, doué de cette faculté médiumnique. Un dimanche sur deux également, l'après-midi, les membres du groupe, les malades et même des tiers inconnus, s'assemblaient dans la salle du sous-sol pour une lecture pieuse ou une conférence, suivie de commentaires et d'un débat général. La séance se terminait par la prière en commun, et chacun se retournait chez soi le cœur léger et content.
Papa Jules rayonnait de bonté, son magnétisme était puissant et bienfaisant. Il dégageait de tout son être des forces de paix telles que l'on se sentait bien en sa présence. Il vous communiquait sa simplicité de cœur en même temps que la plus parfaite sérénité, et il vous donnait ainsi un avant-goût de la béatitude céleste.
Ses petits yeux profonds, couleur d'azur, brillaient d'une lumière qui reflétait toute la sagesse et la puissance d'amour de sa grande et noble âme. Il ne se départissait jamais d'un doux sourire qui ajoutait encore quelque chose à son charme naturel et à son illumination. Sourire devant lequel les plus endurcis perdaient contenance, voyaient fondre leur superbe et redevenaient des enfants.